Quatre agresseurs, des décennies de silence
Frédéric Pommier décrit avec précision le mécanisme de dissociation qui lui a permis de survivre. "À chacun des viols, mon cerveau se déconnectait. Il a bien fait son boulot et, pour pouvoir continuer à vivre, j'ai oublié", confie-t-il au Parisien. Pendant des années, ses souvenirs d'enfance étaient absents, "comme de la buée sur la vitre d'une voiture", dit-il. C'est à l'adolescence que les cauchemars ont commencé à ressurgir.
L'élément déclencheur survient à ses 34 ans, lors d'une agression dans le hall de son immeuble. "Dans la nuit, a surgi le visage d'un de mes violeurs", raconte-t-il. À partir de là, les souvenirs sont devenus "de plus en plus précis". "Ils ont volé mon enfance, massacré une partie de ma vie. Ils ont volé ma capacité au bonheur. Ils ont tué le petit garçon que j'étais."
Plainte déposée, faits prescrits
Malgré la prescription légale, Frédéric Pommier a déposé plainte il y a deux ans contre l'ancien élu normand. La personne visée n'a été entendue par la police qu'en janvier 2026. La justice ne peut plus condamner les auteurs des faits, mais le journaliste revendique une autre forme de justice.
"Les faits sont prescrits, mais ils ne seront jamais prescrits dans mon livre", a-t-il déclaré, très ému, sur France Inter le 16 avril. Il a même décrit une confrontation de trois heures face à cet ancien élu, qui niait tout en bloc. Son présentateur Benjamin Duhamel, visiblement bouleversé en direct, a salué son courage hors du commun : "On est stupéfait par la force qui est la vôtre quand vous nous racontez ce qui vous est arrivé."
Pour Frédéric Pommier, écrire ce livre, c'est "rester vivant" et "redonner vie au petit garçon qu'on a bousillé à quatre ans, à cinq ans, à six ans, à sept ans". Il estime que des millions de personnes ont subi des violences sexuelles dans leur enfance, et que la parole est indispensable, "pour ceux qui ne sont plus là, pour ceux qui n'en sont pas revenus".
Ce type de révélations publiques s'inscrit dans un contexte judiciaire et social tendu en France, où les affaires de violences, qu'il s'agisse d'actes mortels comme à Reims ou de criminalité organisée comme les meurtres liés au narcotrafic à Marseille, continuent de mobiliser l'opinion. La parole des victimes, elle, reste un combat de chaque instant. Le journaliste conclut : "J'avais besoin de raconter cette histoire parce que je ne pouvais plus continuer à porter ce secret et à vivre en silence. Pour que tout le monde sache à quoi peuvent ressembler quarante années de vies hantées par les viols." Il dit aujourd'hui aller mieux, et sentir avoir "gagné" grâce à ce témoignage.