Une officine criminelle née dans une loge des Hauts-de-Seine
L'affaire éclate en juillet 2020, quand Carl Esnault, ancien caporal de 31 ans à la DGSE, est arrêté à proximité du domicile de Marie-Hélène Dini, une coach sportive assassinée sur commande de son rival en affaires, Jean-Luc Bagur. L'arrestation d'Esnault tire le fil d'un réseau bien plus vaste. Devant la cour, il confie : "Je ne sais toujours pas aujourd'hui si c'était officié par la DGSE, des éléments m'ont été donnés le laissant penser."
Des profils déroutants, entre espionnage et criminalité
Le puzzle humain au banc des accusés est saisissant. On y trouve des militaires du service Action de la DGSE basés à Cercottes, dans le Loiret, des policiers de la DCRI reconvertis dans la sécurité privée, et des intermédiaires qui se prenaient pour des agents secrets. Yannick Pham, policier à la DCRI et réserviste de la DGSE, spécialiste des faux-papiers, est poursuivi pour complicité de tentative de meurtre. Ce type d'affaires n'est pas sans rappeler d'autres dossiers liés au renseignement et au terrorisme déjà instruits à Paris.
Sébastien Leroy, considéré comme l'un des principaux exécutants, est entré dans l'engrenage criminel à 22 ans, persuadé de travailler pour la France. C'est en 2012, dans un restaurant de la gare Saint-Lazare, qu'il rencontre Daniel Beaulieu, ancien de la Direction centrale du renseignement intérieur et franc-maçon. "J'avais vingt-deux ans et une confiance totale en Daniel", a-t-il déclaré lors de son audition. Même après son incarcération, Leroy croyait encore que Beaulieu allait "faire un tour de passe-passe avec la police" pour le tirer d'affaire.
La défense exploite pleinement cette brèche. Dans la salle d'audience, à 21h35 un mercredi soir, l'avocat Me Martin Desrues a interpellé son client, Pierre L., 31 ans : "La DGSE, vous pensez qu'ils sont ici ? Qu'ils écoutent ce que l'on dit ?" Réponse de l'accusé, voix neutre : "Sûrement."
Un procès hors norme qui interroge les frontières de l'État
La plupart des crimes ont été avoués par les accusés, mais la question de l'intentionnalité reste centrale. Certains militaires croyaient sincèrement agir pour le compte de l'État, manipulés par un système de cloisonnement des rôles et de recours à des intermédiaires. La sécurité privée, "réputée pour être un nid d'anciens espions", selon l'expression utilisée lors des débats, a servi de sas de reconversion pour plusieurs protagonistes.
Dans un contexte judiciaire chargé, où les prisons françaises atteignent des niveaux records comme en témoigne la surpopulation carcérale documentée dès le 1er mars 2026, ce procès illustre aussi les dérives d'un "monde fantasmatique" où des hommes ordinaires, sans casier judiciaire, ont basculé dans le crime organisé en croyant servir une cause supérieure. Les auditions sur les faits eux-mêmes sont attendues début mai, et les révélations pourraient encore s'accumuler d'ici le verdict, prévu pour l'été. Les affaires de crimes organisés commandités semblent décidément au coeur de l'actualité judiciaire française en ce printemps 2026.